Louise Bihan

Autrice indépendante

Poésie vocale : un silence étincelant

Un long texte commencé lors d’une nuit caniculaire sur l’île de Groix, à peine éclairée par une ampoule pâle de cuisine, puis continué sur la route, à pied, sous un soleil écrasant. Il parle de beaucoup de choses. Il a été écrit pour l’oralité, c’est pourquoi j’en ai fait une création sonore particulière!

le silence est étincelant, la nuit blafarde

la nuit dure longtemps. Moi, je finis le reste de fromage

dans mon frigo, et je regarde le papillon de nuit s’écraser

volontairement le corps entier contre ma fenêtre

à répétition

la journée était chaude aujourd’hui

au moins autant qu’hier peut-être même plus

que la semaine dernière

peut-être plus que demain, si on a un peu de chance.

j’ai des tâches brunes qui sont apparues sur la peau

à cause du soleil

elles ne me grattent pas, juste elles me font peur

elles me rappellent que j’ai un corps et qu’il peut vieillir

sous l’effet de pas grand-chose

alors je reste dans ma cuisine, j’attends la nuit

comme des milliers de jeunes gens de ma génération

qui s’y sentent en sécurité, parce que rien ne semble

nous observer, et que ce sont des heures moins bien aimées

que celles du jour qui, elles, ne s’endorment pas. alors, on peut les apprécier

en secret, et sentir que quelque chose de propre nous appartient enfin

parce que la nuit on peut allumer un feu de cheminée, ouvrir le gaz

mettre un casque sur ses oreilles avec de la techno trop forte

et danser nue sur la table de son salon ou sur le meuble télé

et si l’on vous a vu, si le lendemain on vous moque

vous pourrez dire que c’était la nuit, et ça semblera tout de suite

moins important.

c’est une manière comme une autre de rompre avec le désespoir

le désespoir ambiant de l’époque qui s’est construite sur la seule certitude

de l’urgence, et que n’importe quoi, n’importe quand, est prêt à exploser

le désespoir ambiant des longues désillusions des siècles passées

des décennies passées, des déceptions de nos parents et de leurs violences maritales

des déceptions d’avenir, quand la vie n’a pas changé et que les victoires d’hier

sont les revendications d’aujourd’hui, avec le sentiment imparfait que cette fois-ci sera la dernière

parce que ça ne peut pas être autrement

que la roue ne tourne plus les rouages

se sont barrés avec le temps

le temps isolé, perfide, immobile, tremblant, inerte et brûlant

le temps amusé, criard, éternel, glacial

le temps de tous désirs le temps éternel

le temps tempête inutile mouvant qui éclate de rire

et s’en va en claquant la porte

le temps de la mélancolie ou du suicide

le temps d’un réveil d’une claque dans la gueule qui nous dit « c’est bon, arrête !

t’as tout le temps devant toi d’apprendre à crever alors arrête de pleurer et avance.

ça vaudra mieux que le pire »

et ça sonne comme du temps perdu comme un regret qui traverse les âges les fratries l’histoire universelle la lumière les temples l’histoire même de ce temps-là auquel tu t’accroches comme à une avalanche à une montagne qui s’effrite

quand les lumières de la ville s’éteignent il n’y a plus que toi et les chants que tu marmonnes la gueule ouverte ça fait passer le temps

les immeubles s’écrasent dans un paysage éteint sacrificiel et toi, tu fumes ta seule cigarette de la nuit

tu penses à l’enfance que tu n’as pas eu comme tant d’autres filles de ta génération qu’on a jeté dans les flammes à la naissance

on nous a jeté dans le magma brûlant de la solitude pour nous apprendre à vivre

on a plus que des cloques puantes invisibles qui restent marquées au creux de nous

une marque de puissance

on a arrêté de croire en rien c’est déjà dur de savoir ce qu’on pense

quand tout nous rattrape à la seconde

quand tout nous étouffe

nous aveugle

nous fait perdre du temps

ce temps-là que nous n’avons jamais pu vraiment comprendre

car on ne se sent vivantes que lors des nuits passées au bord de la mer

qui pue les algues mortes chéries et reconnues par le souffle craché de l’océan sur notre peau moite et rigide

quand on saute entre les rochers

qu’on prend le risque de se casser une jambe

rien que d’y penser ça nous fait rire

qu’on tend les bras euphoriques vers le ciel en espérant être noyées par le simple bruit des vagues contre la jetée par les reflets de la lune qui nous caressent à vif comme une pluie de verre brisé comme une chute d’eau brûlante qui a le goût de la poésie qui a le goût du sang d’une lèvre ouverte contre un rocher du sang qui brille dans la nuit comme de l’eau qui s’évapore

et ainsi à hurler de joie aux 4 vents du nord on se tient par la main et on se demande pour combien de temps encore ?

pour combien de temps encore ?

pour combien de temps encore ?

je prie pour toutes les âmes blessées, violées, déchues, frappées d’indignité lacrymale,

je prie pour tout ce qui n’a plus rien à perdre, ivre au milieu des routes, à observer l’incendie au loin qui s’éteint et se rallume, qui s’écrase sous le poids de nos consciences, qui se ravive par l’idée seule de la fatalité

comme l’humanité entière avant lui

je prie avec mon âme, mes mains mes pieds ma sueur, mon désespoir

une force infiniment puissante que je n’ai pas encore réussi à m’inventer

que ça tremble, que ça fuit, que ça tourne en rond, que ça danse

une bataille abîmée, désespérée, contre l’ennui

ô infiniment grand ô ivresse interminable

gloire à l’extraordinaire, que ton nom soit sanctifié !

nous ne sommes, au fond,

que de simples plaies toujours ouvertes

béantes d’amateurisme

des cauchemars en mouvement qui font tomber la pluie dans leurs rêves

le temps d’une caresse profonde

sur une épaule délabrée

des idoles artistes-machines étouffées de grandeur

qui anticipent l’amnésie à coups de photographies sombres

de ce qui n’a pas encore disparu

vous les retrouverez sur les murs de vos villes

à 5 heures du matin

avant la fin du monde

quand la dernière jeunesse des derniers jours

sifflera ses dernières bouteilles de whisky

fumera ses dernières clopes

devant la dernière lune pleine

des dernières lumières

à chanter la dernière chanson avant la fin du monde

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